Les Visages du Chaos - Introduction


     Je m’étirais en baillant. Je voulais me gratter le dos, mais cette fichue cuirasse m’en empêchait. Tout en tentant de me frotter contre le mur pour faire cesser la démangeaison, je grommelais de sombres menaces contre Agrâl qui ne revenait pas ; ça faisait une demi-heure que monsieur était allé se soulager. Il exagérait franchement et malgré ses 40 ans de plus que moi je n’allais pas manquer de lui dire...
     Je soupirais en jetant un coup d’œil le long du sinueux escalier de pierre. Et dire que pendant les premiers mois j’avais été excité, fier comme un pou à l’idée d’occuper ce poste... Gardien de la Marelle. C’est vrai que ça en jette, dit comme ça. Et puis je pensais qu’on m’avait mis là parce que j’étais le plus fin sabreur de la garde - et je le suis - et puis parce que j’étais jeune, donc valeureux. Tu parles. Agrâl et les autres seraient morts plutôt que de me l’avouer, mais j’étais ici parce que j’étais le fils de Dolsir, un des anciens gardiens, mort héroïquement durant la Guerre de la Marelle, et puis surtout parce que maintenant que nous étions en paix avec les Cours, le Roi se faisait moins de soucis pour la Marelle. Il avait raison, d’ailleurs... A 21 ans, je moisissais dans cette espèce de cave miteuse en attendant que mon coéquipier gâteux daigne revenir me tenir compagnie, et me raconte pour la énième fois la bataille du Kolvir. Et je la sentais pulser, derrière moi, comme un être vivant, attendant que quelqu’un franchisse cette dernière volée de marches, à mes pieds, pour l’avaler.
     Je frissonnais. Qu’est-ce qui m’arrivait ? Là se tenait la puissance d’Ambre, la bienfaitrice Marelle, et moi je commençais à disjoncter. Des pas, enfin. Mais mon soulagement fut bref : ils étaient bien trop légers pour être ceux d’Agrâl, et puis bien trop irréguliers aussi : le vieux garde arpentait ces marches depuis 20 ans maintenant, et c’était un véritable métronome lorsqu’il gravissait ou descendait cet escalier. En un éclair, mon sabre fut dans ma main. Je rendis ma voix plus assurée que je ne l’étais moi-même :
 - Qui va là?
     Je me surpris à espérer entendre en retour un nom familier : Sildûr - sacré Sildûr, il était bien du genre à me flanquer une frousse pareille - ou bien Mattias - c’est vrai, on ne s’était pas vu depuis des lustres, quoi de plus normal qu’une petite visite à l’improviste ? Mais rien ne vint.
     Une silhouette apparut dans mon champ de vision. L’inconnu était de vert et de noir vêtu, la cape rabattue sur la tête à la façon des nomades qui parcourent quelquefois Arden en hiver, il titubait en se tenant le flanc. Je ne pouvais rien dire de son aspect physique mais il semblait mal en point. J’inspirai, et levai la torche devant moi.
 - Ceci est l’emplacement de la Grande Marelle d’Ambre, et à moins d’une autorisation expresse de la famille royale, je me vois dans l’obligation de vous faire faire demi-tour.
     L’autre s’arrêta à une poignée de marches de moi. Il devait avoir une tête de moins que moi, pourtant il semblait imposant et un charisme indéfinissable émanait de lui. J’avais cette désagréable impression de connaître ce visage sans pour autant l’avoir déjà eu en face de moi : ces contours fins, ce regard sombre d’aigle, ces traits durs et réguliers... Je transpirais et ne cessais de prier pour que la forme réconfortante d’Agrâl apparaisse derrière l’inconnu. Mais dans cet escalier qui semblait avoir pris des proportions titanesques, j’étais seul face à cet homme et même ma torche semblait briller moins fort de seconde en seconde. C’est alors que d’une voix rauque il s’adressa à moi :
 - Pousse-toi, petit. Je ne veux pas - il se courba comme sous l’effet d’un coup - me battre avec toi.
 - Je... Je suis navré, je ne peux pas vous laisser passer. Vous avez besoin de vous faire soigner.
     A ces mots il rit et fit un pas vers moi. Comme électrisé, je bondis en avant et me fendis dans sa direction. Il entama alors un mouvement incroyable, avec une vélocité irréelle : il pivota sur son pied droit, ma lame lui caressa le ventre mais il saisit alors avec son bras libre mon poignet armé, me tira d’un coup sec vers l’avant, et tout en poursuivant sa rotation il me lâcha et toujours avec la même main il m’asséna dans la nuque un violent coup du lapin...
     En haut des marches, à la limite de mon champ de vision, une autre forme venait d’apparaître, indistincte. Agrâl ? Non...
     Paradoxalement, au moment où je sombrais dans l’inconscience, je pus enfin remettre un nom sur ce ténébreux agresseur... Son visage se superposa à celui d’un portrait dans une des galeries du château. Le noir vint alors effacer l’absurdité de cette improbable rencontre.
     La froide moiteur de la pierre des marches me fit oublier que j’avais eu devant moi le Prince Caine d’Ambre.


     J’avais toujours apprécié Rebma, son calme, les sons feutrés, la vision déformée mais tellement harmonieuse que l’eau donne parfois des choses...
     Mais j’avais l’enfer à mes trousses, et chacun de mes mouvements était un combat, pour aller plus vite, pour reprendre mon souffle... Je me revoyais passant la Marelle pour la première fois sous le regard bienveillant de Père: « Un pas à droite, Llewella... N’aie pas peur des flammèches, elles ne sont pas dangereuses... »... Oberon, mon père... Toujours calme, imperturbable, aucun adversaire ne l’aurait fait reculer...
     Les couloirs de Rebma étaient vides et pourtant je courais à en perdre haleine, et chaque partie de mon corps criait grâce. Ils savaient que je savais, pour eux et pour leurs desseins. Et ils ne me laisseraient pas aller le crier sur les toits. Si je pouvais - si j’atteignais, car je devais l’atteindre - la chambre de Moire, je serais sauvée ; mais les dimensions s’allongeaient, le temps s’étirait, comme des ennemis agissant pour leur compte. Oh Corwin m’avait bien prévenue, mais je ne l’avais pas cru, tout comme l’on ne m’avait pas crue lorsque j’avais fait part de mes soupçons...
     Ma tête tournait, mes jambes se dérobaient, mais finalement, le dernier couloir. Long comme l’enfer. Je m’y engageais, courant comme une damnée, et je crus un moment que j’allais réussir à atteindre la porte. Mais au moment où mon bras commença à se tendre, je ressentis un choc similaire à un contact d’Atout forcé. Je luttai de toutes mes forces, mais je sentais cette force vicieuse et perverse s’insinuer dans mon crâne et faire sauter une à une toutes mes défenses. Je tentais de crier, mais aucun son ne sortait de ma bouche... Je concentrais toutes mes forces dans la bataille, et je tentais ne serait-ce que d’identifier mon adversaire. Au lieu de m’opposer de front à son attaque, j’utilisais alors une technique de Fiona : une sorte de déplacement mental, qui faisait glisser l’attaque le long des mes défenses au lieu de les heurter. Avec une surprenante facilité mon assaillant me contra, en pratiquant une sorte de contre-pied fulgurant. Mes pensées implosèrent. Ma volonté vola en morceaux. J’étais à 2 mètres au plus de la chambre de Moire. C’est en sombrant que je remarquai ce détail pourtant si anormal :il n’y avait pas de garde devant la chambre de la reine... Quelle idiote... Le piège était complet...
     Avant de toucher le sol et de perdre définitivement connaissance, j’entr’aperçus ce que je ne voulais pas voir, ce que je redoutais. Un sourire démoniaque. Des yeux d’une profondeur insondable. Un visage angélique qui me regardait avec ironie.
     Un visage penché au-dessus de moi. Le mien.


     A ce moment-là, la créature acheva de se matérialiser sous mes yeux. Elle me jaugea comme elle l’avait déjà fait auparavant, et ulula.
     Je m’adressai une nouvelle fois au petit cercle de lumière autour de mon poignet:
 - Alors ?
 - Rien à faire, Papy. Je ne peux pas te sortir de là, je n’arrive même pas à m’en sortir moi-même.
 - Si jamais tu en as l’occasion, file sans moi. Il faut que tu préviennes Merlin.
 - Il ne me pardonnera jamais de t’avoir laissé... Je ne peux pas.
 - Arrête tes salades, la Roue. Bon sang, tu sais ce qu’il y a en jeu...
     A ce moment, la créature cessa son appel, et presque aussitôt, ses semblables commencèrent à apparaître tout autour. Celle qui me faisait face n’ôta pas son regard de moi et de sa voix rauque et râpeuse résonna dans ma tête dans un thari approximatif:
 - Tu vas mourir, Corwin d’Ambre.
     Je ne pus m’empêcher de sourire.
 - Si j’avais gagné un dollar à chaque fois qu’on m’a dit ça...
     Je vis la bestiole tilter au mot dollar, mais je n’avais pas le temps de la tchatcher devises terriennes. En un éclair bleuté, Greyswandir fut dans ma main. Mon interlocuteur émit un son caverneux, en guise de rire probablement, et s’avança d’un pas.
 - Ni toi ni ton jouet ne sortirez d’ici.
 - Et bien, l’endroit est agréable pour des vacances, mais l’hospitalité des habitants laisse à désirer.
 - Est-ce caractéristique de quelqu’un qui va mourir, cet humour douteux ?
     Je haussais les épaules.
 - Allons, allons, vous ne comptez tout de même pas écourter une conversation qui s’annonçait passionnante ?
     Un nouvel ululement annonça la curée. Les créatures fondirent sur moi en même temps.
 - Adieu, Petit Prince, grogna l’une d’entre elles.
 - Adieu et bonjour, comme toujours, répondis-je.
     Greyswandir tournoya au-dessus de ma tête.


Nouvelle écrite par Likan (David Oger)




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